De plus en plus, sur les réseaux sociaux et à la télévision, les débats politiques virent à la foire d’empoigne. L’argument cède la place à l’insulte, le verbe au venin. L’injure, proférée sans retenue, s’installe comme langue ordinaire de la confrontation.
Or, il n’y a pas si longtemps, au Sénégal réputé pays de Dialogue et de Rencontres, même dans les arènes politiques les plus passionnées, le respect du contradicteur faisait partie de l’hygiène républicaine.
Aujourd’hui, il semble permis — voire valorisé — de traiter un adversaire de “voleur”, “traître”, “vendu”, “imbécile”, « chef de gang » en parlant d’un ancien président de la République, « gougnafiers » pour caractériser les trois personnalités qui incarnent les institutions de notre pays.
Ces bouches folles ignorent que « Celui qui insulte, n’insulte que l’idée qu’il a de toi, c’est-à-dire lui-même. » Le Bouddha.
Il suffit de défiler quelques commentaires sous les publications de figures publiques pour en prendre la mesure. La parole publique se dégrade, et avec elle, le débat citoyen.
A. Une société où l’insulte est légion
L’insulte, entendue comme propos offensant, dégradant ou méprisant, est désormais omniprésente. Elle est proférée par des anonymes, relayée par des militants, amplifiée par des influenceurs, parfois tolérée — voire encouragée — par des responsables politiques, pour dire qu’on ressemble à ceux qu’on fréquente.
Depuis quelques années, le constat est que chaque coterie politicienne dispose de sa bande d’insulteurs patentés plus grossiers les uns que les autres.
À l’ère numérique, l’insulte s’insinue dans les foyers via les téléphones portables, les groupes WhatsApp, les directs Facebook. Ce phénomène dépasse le simple “manque de politesse”. Il révèle un mal plus profond : la perte du sens du dialogue, la faillite de l’argumentation, et souvent, la tentative de masquer la faiblesse idéologique par la brutalité verbale.
B. Qu’en disent nos religions et nos sages ?
Toutes les religions révélées condamnent sans ambiguïté l’insulte.
1. L’Islam, religion de 95% des Sénégalais, affirme: « Le croyant n’insulte pas, ne maudit pas , et il n’est ni vulgaire ni grossier. ” (Hadith rapporté par Abû Dardâ).
2. Le christianisme n’est pas en reste : “Qu’il ne sorte de votre bouche aucune parole mauvaise”, enseigne l’apôtre Paul (Éphésiens 4:29).
3. Le judaïsme enseigne dans le Talmud : “Celui qui humilie son prochain en public est comparable à un meurtrier.”
Au total, les religions appellent à la retenue, au respect de l’autre, même en cas de désaccord.
L’homme honorable, dit-on en Afrique, n’élève pas la voix, c’est plutôt le niveau du débat qu’il a tendance à élever.
4. Paroles de sages
Nos sociétés africaines ont toujours su codifier la parole. L’invective publique y était perçue comme une honte, un signe de mal-éducation.
Le griot, maître du verbe, savait recadrer sans blesser, corriger sans humilier.
Feu Amadou Hampâté Bâ avertissait : « La parole est comme un œuf : une fois cassée, elle ne se répare pas.”
En pulaar, tout comme en wolof, une sagesse nous met en garde contre l’usage d’insanités: « La parole est comme l’eau, une fois versée, on ne la ramasse pas . » Alors, avant de parler, remuons notre langue sept fois dans la bouche !!!
Aujourd’hui, l’on se demande ce que sont devenues la pudeur (kersa), la mesure, la tempérance.
Où sont passés les codes non écrits de respect, même dans la confrontation ?
Sommes-nous en train de devenir une société où l’insulte est une preuve de force ?
C. Et les hommes politiques dans tout ça ?
Certains politiques sont devenus les premiers propagateurs de cette violence verbale. Par tribunes interposées ou comptes anonymes bien identifiés, ils donnent le ton, transforment leurs partisans en escadrons digitaux. Ils oublient qu’ils incarnent une fonction, un idéal, un modèle. Et pourtant, l’histoire regorge d’exemples contraires:
Léopold Sédar Senghor n’insultait pas Mamadou Dia.
Nelson Mandela, après 27 ans de prison, n’a jamais versé dans la haine.
Abdou Diouf et Abdoulaye Wade se chahutaient gaiement sans jamais s’insulter mutuellement.
L’éthique du verbe n’est pas un luxe ; elle est la base de toute démocratie vivante.
D. Que faire alors ?
Face à ce fléau, le sursaut doit être collectif. Plusieurs pistes s’imposent :
1. Rééduquer au civisme
L’école doit réapprendre à nos enfants l’art du désaccord respectueux, la maîtrise de la parole, la valeur du silence.
2. Responsabiliser les leaders
Les hommes et femmes politiques doivent se rappeler que leur parole modèle les comportements. Chaque insulte lancée, chaque moquerie validée est une école de violence ouverte.
3. Sanctionner moralement et juridiquement
Les lois sur la cybercriminalité doivent être appliquées envers et contre tous, sans aucun parti-pris. Mais plus encore, la société doit apprendre à blâmer l’insulteur, même s’il est “des nôtres”. Il faut en finir avec cette complaisance partisane.
4. Revaloriser les vertus
Remettons au goût du jour la pudeur, l’élégance verbale, la courtoisie dans la contradiction. Ce sont là des forces, pas des faiblesses. Or nos sociétés en faisaient leurs.
Conclusion :
Le Sénégal, vieille démocratie multipartite, mérite mieux que le spectacle désolant auxquels certains de ses enfants se livrent quotidiennement dans les réseaux sociaux.
Son peuple a toujours su débattre, protester, critiquer sans se salir. Se rappeler le face-à-face Moustapha Niass-Majhemout Diop, sur la télévision nationale, un soir de 1978.
Alors ! Ne laissons pas les poisons de l’invective, de la haine et de la vulgarité gagner du terrain chez nous et empoisonner notre intimité !
Certes, la liberté d’expression est très précieuse, mais elle ne doit pas être confondue avec la liberté d’agresser, de salir, de traîner son compatriote dans la boue.
Il est encore temps de redresser la barre.
Il est encore temps de réconcilier la politique avec l’élégance.
Dès lors, « Si un homme t’insulte par une chose qu’il connaît de toi, ne l’insulte pas à ton tour par une chose que tu sais sur lui. Laisse-le être la seule victime de son mal et les récompenses te reviendront. Et n’offense jamais personne. » (Al-Boukhari 827)
Harouna Amadou LY
alias Haroun Rassoul








