Diaspora

Pour une véritable politique de la diaspora( par Moussa Signate)

Moussa Signate New Jersey, USA

Nous adressant aux autorités publiques d’aujourd’hui et de demain, aux entrepreneurs Sénégalais et aux décideurs, au sortir de cette journée des migrants, notre propos a pour objet de leur faire prendre conscience de la réalité d’une ressource publique non utilisée pour le progrès économique du Sénégal; une ressource qu’ils ont tort d’oublier ou de négliger; une ressource essentielle qui peut et doit participer pleinement au rayonnement économique de notre nation. Il s’agit des Sénégalais de l’extérieur, communément appelée la diaspora.
Ils se comptent en millions, sont repartis à travers le monde, dans tous ses continents et présents dans plus de soixante dix pays. Leur nombre exact est encore inconnu. Ce sont des hommes et des femmes, de tous âges, ethnies, religions, confréries avec des sensibilités et appartenances politiques différentes; ils sont, avant et après tout, des Sénégalais, certainement hors de l’Etat mais présents dans la nation.
Émigrés, ils le sont, à 95%, pour des raisons économiques. Et, pour leur émancipation économique, ils se battent, travaillent de jour et de nuit pendant de longues et pénibles heures; entreprennent et investissent dans plusieurs secteurs d’activités dans leurs pays d’accueil dont, pour la plupart, les mœurs et coutumes, pour ne citer que ces deux catégories, différent totalement des leurs. Cependant, ils ont su conserver leurs culture, traditions et valeurs, préserver leurs réseaux et maintenir le lien fort qui les attache à la patrie.
De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe, l’Océanie et les Amériques, ils ont su, en toutes circonstances, s’adapter à leurs nouveaux environnements; sans s’assimiler, ils ont pu s’intégrer pour se frayer des chemins; à la sueur de leur front, à l’aide de leurs imagination et talent, de manière honnête et respectueuse des lois et règlements de leurs différents pays d’accueil, ils ont conservé leur indépendance, se prenant en charge et mieux, prenant en charge les besoins de leurs familles et proches restés au Sénégal.
Ainsi, en 2015, c’est prés de Neuf cent (900) milliards de francs qu’ils ont effectué comme transfert de fonds vers le Sénégal. C’est le montant officiel; un montant astronomique qui représente un peu moins du tiers du budget de la Nation et prés du double de l’aide publique au développement accordée au Sénégal, pour la même année. C’est un exploit, une prouesse à saluer si l’on tient compte des conditions dans lesquelles ces ressources ont ete générées. Il demeure, par ailleurs, indéniable que ces transferts de fonds, au plan économique et social, ont un impact incommensurable sur des millions de Sénégalais et sur la stabilité même du Sénégal. Des transferts de fonds dont l’importance doit sonner comme une alerte quant au potentiel économique que représentent ces fils de la nation.
De ce potentiel, ils ont une conscience aiguë; le développer et le mettre entièrement au service de leur patrie, le Sénégal, constituent leur seule ambition. A cet effet, ils s’organisent, se rassemblent et s’engagent dans des tentatives de mutualisation de leurs forces à travers plusieurs structures dont la plus récente est celle de la Fédération Internationale des Sénégalais de la Diaspora (FSD). Une formidable organisation de masse, portée sur les fronts baptismaux durant son congrès de Nantes, en France, les 27, 28 et 29 Juin 2018 avec des comités régionaux présents, en provenance de plus de 50 pays; une organisation aux missions et objectifs clairement définis: à savoir mutualiser les forces de tous les Sénégalais de la diaspora afin de venir à bout des goulots d’étranglement qui freinent leur émancipation économique, répondre de manière adéquate aux questions sociales qui traversent cette communauté diasporique, instaurer des chaines de solidarité, promouvoir le Sénégal a l’international à travers sa culture et ses arts, et participer de manière efficiente au progrès économique et social de la nation.
Le phénomène de mutualisation au niveau de la diaspora Sénégalaise n’est point nouveau; il a abondamment été relaté à travers une littérature foisonnante et ne fera pas l’objet des propos du présent récit. Il s’agit, ici et maintenant, de déplorer l’exclusion, dans l’élaboration des politiques publiques de la nation, de ces Sénégalais de l’extérieur; de la non prise en compte du potentiel économique qu’ils représentent et de l’effet de levier qu’ils peuvent produire dans le processus de développement du Sénégal et sa marche pour plus de progrès au plan économique et social.
Comment peut on, dans un contexte de besoins complexes et immenses combinés a une rareté des ressources au Sénégal, ignorer l’apport que peuvent constituer ces Sénégalais à l’économie Sénégalaise? Comment ne point s’étonner, dans un contexte de mondialisation des échanges, des flux de biens, services et capitaux, que la diaspora Sénégalaise ne soit pas conçue comme un levier de mobilisation de ressources et de compétences et de savoir faire dans le cadre d’une véritable diplomatie économique? Est il opportun de se passer du capital humain dont recèle cette diaspora? Et par conséquent, comment peut on ne pas s’inquiéter de l’absence d’une politique véritable tournée vers la diaspora?
Si leur nombre exact reste inconnu à ce jour, faute de statistiques viables et un vide à combler, leurs occupations ne font point mystère.Ils sont employés, ouvriers, professeurs d’universités, chefs d’entreprises, scientifiques, chercheurs, banquiers, spécialistes de la haute finance, traders, ingénieurs et techniciens dans des secteurs, domaines et disciplines divers avec des expertises avérées. Ils sont, pour certains, dans leurs pays d’accueil, au contact de puissantes économies avec des marchés énormes et des populations à pouvoir d’achat élevé; d’autres sont insérés et évoluent dans des structures à caractère économique, scientifique et technique de renommée mondiale. Ces faits, simples, sont révélateurs et doivent inciter à la réflexion. La question est la suivante: comment tirer le meilleur parti de cette ressource; comment faire participer ce monde à l’oeuvre de construction nationale en tirant profit de son potentiel à la lumière des besoins de la nation?
Il ne s’agit point de créer et de se satisfaire de structures administratives dénuées de contenu et de substance, ni d’instituer des députés de et pour la diaspora, encore moins d’adopter de petites mesures à caractère administratif, social ou financier pour impliquer profondément et avec succès ces Sénégalais tout en maximisant leurs contributions à la cause et au bien de notre nation. Éloignons nous de la problématique, souvent agitée et non pertinente des conditions de recyclage des fonds transférés; il urge d’aller au dela, car la problématique de la diaspora, sujet de réflexion, constitue une question sérieuse et complexe dont le traitement réussi ne peut se satisfaire de beaux discours, ni de belles intentions dans un laisser-aller et un laisser-faire total.
Il s’agit de concevoir une véritable politique de la diaspora. Une politique qui s’avère indispensable aujourd’hui, dont la conception exige du sérieux dans la réflexion avec beaucoup d’attention portée aux détails de son élaboration; une politique qui nécessite aussi un engagement et un dévouement sans limites dans son exécution.
Elle doit avoir pour objet premier, en référence au concept anglo-saxon d’ »empowerment », de renforcer et solidifier les capacités économiques, financières, scientifiques, techniques et professionnelles déjà existantes des Sénégalais de l’extérieur et d’en créer des nouvelles. Comprenons qu’une diaspora Sénégalaise forte, dégagée de la périphérie et solidement insérée dans les circuits modernes des pays d’accueil constitue un atout considérable pour le Sénégal. Et pour cela, elle doit être soutenue et accompagnée dans sa marche et dans toutes ses tentatives par un Etat visionnaire, adepte de la prospective, ayant la volonté de s’éduquer, de s’informer et de comprendre la réalité diasporique du présent et de son futur, capable de définir et de mettre en oeuvre une vraie diplomatie économique englobant les Sénégalais de l’étranger dans un mode de compétition exacerbée. Il faut investir dans la diaspora, pour le bien du Sénégal.
La Chine et l’Inde, pour ne citer que ces deux exemples l’ont compris, il y’a plusieurs dizaines d’années. Très tot, ils ont su déceler le potentiel qu’ils pouvaient tirer de leurs ressortissants à l’étranger, à tous points de vue: économique, financier, scientifique et technique. A cet effet, ils ont, en collaboration avec leurs diasporas, défini des politiques de promotion de leurs ressortissants à l’étranger, pour les accompagner, les soutenir, les assister,et les conseiller afin qu’ils puissent mieux s’implanter dans leurs pays d’accueil tout en favorisant leurs contributions aux économies de leurs pays d’origine. Il est bon à ce stade, à l’aide de quelques exemples, d’étayer le propos en précisant que les zones économiques spéciales inscrites dans le Plan Sénégal Émergent (PSE), pour attirer les investissements directs étrangers (IDE) au Sénégal ont été d’abord mises en place en Chine au profit exclusif de sa diaspora pour attirer ses investissements productifs; que l’Inde s’est lancée entre autres choses, dans la mise en place de chambres de commerce a l’étranger au profit de sa diaspora. Ce fut un investissement matériel et immatériel colossal; cependant le retour sur cet investissement consacré à leurs diasporas fut à la hauteur de leurs attentes. Aujourd’hui la diaspora indienne est le premier investisseur en Inde. Quant a la diaspora Chinoise, elle a financé la quasi totalité des infrastructures de la Chine, investissant lourdement dans le secteur manufacturier, créant massivement des emplois et participant de ce fait à la réduction de la pauvreté dans ce pays.
Une véritable politique de la diaspora exige la formulation d’une vision basée sur les forces, faiblesses et besoins des Sénégalais de l’extérieur; une vision qui doit exprimer sans ambiguïté la place et le rôle assignés aux Sénégalais de l’extérieur au sein de leurs pays d’accueil en lien avec ce qu’ils peuvent contribuer pour leur patrie. C’est la vision d’une diaspora unie dans sa diversité, fortement insérée dans les circuits économiques modernes, financiers, scientifiques, techniques et professionnels de leurs pays d’accueil pour lui donner une plus grande capacité de se mobiliser financièrement, scientifiquement et techniquement afin de contribuer en retour à la réalisation des objectifs d’un Sénégal économiquement prospère et socialement stable. Cette vision devant se traduire par des objectifs précisément définis, une stratégie savamment élaborée et un plan d’action détaillé et chiffré; le tout étalé dans le temps et les espaces de la diaspora.
Cette politique ambitieuse devra être conçue et élaborée en collaboration avec les structures représentatives des Sénégalais de l’extérieur et s’articuler autour d’un axe à trois volets:
1/ un volet institutionnel,
2/ un volet humain,
3/ un volet financier.
Au plan institutionnel, qu’il s’agisse d’un département des Sénégalais de l’extérieur ou autre, la structure à mettre en place et chargée des questions diasporiques, devra être forte, savamment élaborée et bien organisée avec des missions clairement définies et des objectifs réalisables. Elle devra être indépendante à tous points de vue, dotée de moyens financiers adéquats et animée par un personnel compétent avec des expertises dans des domaines divers tels que l’administration publique, la sociologie, l’anthropologie, l’économie générale, la finance, le commerce international, le droit, la communication, les sciences et techniques, etc…. L’institution devra se doter de moyens pour créer une intelligence et une connaissance de la diaspora à partir desquelles son action devrait tirer sa genèse. D’autres structures à envisager concernent celles relatives à la promotion des entrepreneurs de la diaspora dans leurs pays d’accueil.
Des chambres de commerce à l’étranger couplées à des institutions de micro-finance constituent des outils essentiels en termes de conseil, d’accompagnement et de financement devant permettre à ces entrepreneurs de consolider leurs activités, de croître et de se déployer dans les secteurs modernes des économies des pays d’accueil. Un entrepreneuriat de la diaspora bien formée et financièrement solide constitue un outil de marketing adéquat à travers la représentation commerciale d’entreprises Sénégalaises tournées vers l’export. Ce sont là des relations commerciales à inventer dans une dynamique nouvelle de partenariat entre expatriés entrepreneurs et entrepreneurs du Sénégal.
Au plan humain, en outre du personnel affectée à la structure en charge des questions diasporiques, les représentations économiques dans les différentes ambassades devront faire leur mue et connaitre une transformation profonde quant à la nature de leurs missions et à la qualité du personnel devant les animer. En finir avec les nominations sur la base de critères et d’affinités politiques est devenue une exigence. Ces structures opérant dans la diplomatie économique du Sénégal devront être animées par des équipes multidisciplinaires composées de techniciens compétents avec une bonne compréhension des missions qui leur sont assignées.
Au plan financier, il s’agit de mettre en place des instruments et des mécanismes ayant pour objet de capter l’épargne de la diaspora. L’emprunt diaspora, les comptes d’épargne à taux bonifies, un fond de garantie exclusif diaspora constituent autant d’instruments à envisager pour permettre à la diaspora d’apporter sa pierre à la construction d’un Sénégal économiquement prospère.
Telles sont présentées, sans prétendre à l’exhaustivité, des voies et moyens à explorer pour mieux faire briller les Sénégalais de l’extérieur dans leurs pays d’accueil avec en perspective leur meilleure contribution à l’effort de construction nationale.

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